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Lorsque qu'Emmanuel Carrère parait… dans Yoga

Mis à jour : févr. 7

Leçon de conscience et de "pleine conscience" lorsque l'ancien compagnon de route de la psychanalyse trace son chemin de vie… le livre que je conseille à tous mes patients !


l voulait écrire un livre “souriant” sur le yoga, quand une dépression l’a terrassé. Magistrale, cette plongée dans l’abîme esquisse malgré tout la voie d’une possible reconstruction.

Il en va du bonheur comme de l’Éden biblique : on peut brutalement s’en trouver expulsé. Sans préavis et sans explication. Un jour ont pris fin, écrit Emmanuel Carrère dans Yoga, « les dix ans qui ont été les meilleurs de ma vie ». C’était au cours de l’année 2015, l’écrivain a alors traversé un grave épisode dépressif. Ce n’était certes pas la première fois, mais c’était la plus grave. Pas un mauvais moment à passer, mais le sentiment qu’était advenue pour lui « une éternité de détresse et d’effroi » : « Il s’est passé très exactement ce que, l’âge venant, j’étais certain qu’il ne se passerait plus. Ma vie que je croyais si harmonieuse, si bien fortifiée […], courait en réalité au désastre. » Un désastre venu « de cette puissante tendance à l’autodestruction dont présomptueusement je me croyais guéri et qui s’est déchaînée comme jamais et qui m’a pour toujours chassé de mon enclos ».

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Que le livre, grave et magistral, dans lequel Emmanuel Carrère raconte cette dépression — exprimant au plus juste, au plus douloureux, au plus saisissant la détresse psychique dans laquelle il s’est alors senti emmuré — s’intitule Yoga n’est paradoxal qu’en apparence. Lorsque cette crise est survenue, il réfléchissait à un projet d’ouvrage ayant trait à cette discipline dont il a une longue pratique : « Je me suis dit que ce serait une tâche à la fois utile et agréable d’écrire, sur le ton de la conversation familière, un petit livre pas prétentieux, un petit livre souriant et subtil… » qui dirait tous les bénéfices qu’il y a à se consacrer à cette belle activité, tout ensemble physique et méditative, voire spirituelle.

“On est deux dans le même homme, et ces deux-là sont des ennemis”

Ainsi Yoga s’offre-t-il à lire dans un premier temps : un « livre souriant et subtil » bel et bien, pour lequel l’auteur a entrepris un stage en immersion, une retraite en silence au cours de laquelle il tente d’apprivoiser sa respiration, « car inspirer, dit le yoga, c’est prendre, c’est conquérir, c’est s’approprier, ce pour quoi je n’ai aucun problème : je ne sais même faire que ça, et ma cage thoracique est à la mesure de mon avidité. Expirer, c’est autre chose. C’est donner au lieu de prendre, c’est rendre au lieu de garder. C’est lâcher prise ». Il s’emploie aussi à dominer ses « vrittis », ces « pensées parasites, incessant bavardage qui nous empêchent de voir les choses comme elles sont » — une fois chassées, « l’esprit devient alors (paraît-il) clair et transparent comme un lac de montagne. Débarrassé de l’écume de nos peurs, de nos réactions, de nos commentaires incessants, il ne reflète plus que le Réel. On appelle cela délivrance, illumination, satori, nirvana ».

En fait de délivrance et de mise à nu du réel, ce sont les premiers symptômes de la dépression qui s’invitent à son chevet. Quelques semaines plus tard, le voici interné en hôpital psychiatrique, diagnostiqué « bipolaire de type 2 » (« on est deux dans le même homme, et ces deux-là sont des ennemis »), le cerveau habité de ruminations qui « fusent, se tordent comme des flammes, se consument, repartent de plus belle… ». Tourmenté par des forces obscures qui l’attirent vers l’abîme, hanté par un « sentiment de détresse et d’incurabilité » au point de solliciter l’euthanasie, perclus d’envies suicidaires et soumis à des séances d’électrochocs sous anesthésie générale. Et Carrère de renouer bientôt avec ses anciens démons, ceux avec et tout contre lesquels il écrit depuis plus de trente ans : « Peur, honte, haine : la grande Trinité. Nous connaissons tous ça, autrement nous ne serions pas humains, autrement nous serions des imbéciles, mais il y en a c’est toute leur histoire, la seule histoire de leur vie, et ils tentent de combler ce grand vide blanc en mentant, ils mentent pendant vingt ans comme Jean-Claude Romand… » — Romand, mythomane et meurtrier auquel il a consacré L’Adversaire (2000).

L’auteur de D’autres vies que la mienne a été diagnostiqué “bipolaire de type 2” : “On est deux dans le même homme,et ces deux-là sont des ennemis”.

Emmanuel Carrère cite de nouveau, dans Yoga, cette leçon apprise du Yi King, qui déjà figurait dans Le Royaume (2014) et dont il a fait son viatique esthétique : « La grâce suprême n’est pas dans l’ornement, mais dans la forme simple et pratique. » Limpide et complice, résonne donc la voix de l’auteur — et c’est peu de dire que cette clarté remue, aimante et captive. Le récit avance à coups de brefs chapitres soigneusement cousus les uns aux autres, et l’on y voit l’écrivain convalescent tout ensemble s’extraire lentement de cette forteresse mentale, réfléchir à sa vie et à son geste d’écriture, pleurer son ami Bernard Maris assassiné lors de l’attentat islamiste contre Charlie Hebdo, rêver d’amour avec l’énigmatique Roger Caillois et d’absolu avec l’ardente Catherine Pozzi. Et bientôt, partir en reportage en Syrie sur les traces du coran disparu de Saddam Hussein, puis, en quête d’« un endroit où aller quand on ne sait plus où aller », débarquer sur l’île grecque de Leros où survivent, bloqués aux portes de l’Europe, de jeunes réfugiés hésitant entre espoir et ennui… Il y rencontrera aussi l’inattendue et magnifique Frederica, sorte de sœur en mélancolie de qui il apprendra que, certes, « il y a l’Ombre, mais il y a aussi la joie pure, et peut-être qu’il ne peut y avoir de joie pure sans Ombre et que ça vaut la peine alors de vivre avec l’Ombre. Le cadeau de Frederica, c’est de me dire que la joie pure est aussi vraie que l’Ombre »…

Doit-on épiloguer sur le fait que l’écrivain s’autorise cette fois la fiction — disons : un peu de fiction ? Mieux vaut souligner que, comme naguère Un roman russe (2007), et tant d’autres livres d’Emmanuel Carrère qui sondent ce qu’ailleurs il a nommé « les abîmes du conflit intérieur », Yoga est une leçon de ténèbres, une quête de délivrance et de rédemption, un long aveu dont la franchise et la profondeur parfois sidèrent. C’est aussi, comme toujours, d’autres vies que la sienne — les jeunes réfugiés de Leros, des femmes jadis aimées, son ami et éditeur Paul Otchakovsky-Laurens, mort en 2018… — à la sienne mêlées. L’histoire d’un homme brûlé, miné, mais qui ne renonce pas à aspirer au bonheur. Il y a quinze ans, alors qu’il était plongé dans une précédente crise, Carrère raconte s’être rendu chez le philosophe, psychanalyste et ancien jésuite François Roustang, pour lui confier ses envies suicidaires. « Vous avez raison. Le suicide n’a pas très bonne presse mais quelquefois c’est la bonne solution », lui avait calmement répondu Roustang. Ajoutant, après un silence : « Sinon, vous pouvez vivre. »

Nathalie Crom Télérama


Yoga, d’Emmanuel Carrère | Éd. P.O.L, 398 p., 22 €.


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